mardi 17 janvier 2017

Décès soudain du baryton Gerd Grochowski

 Gerd Grochowski, Klingsor dans "Parsifal" (Bayreuth, 2016),
(c)Bayreuther Festspiele GmbH / Jörg Schulze


Le grand baryton-basse allemand Gerd Grochowski est décédé inopinément ce 16 janvier 2017 à Mayence (Mainz) alors qu' il venait de donner la veille la Première de la Walkyrie dans le rôle de Wotan au Théâtre d'Etat de Wiesbaden. Greg Grochowski avait débuté avec succès en 2016 au Festival de Bayreuth dans la nouvelle mise en scène de Parsifal, où il chantait Klingsor, un rôle qu'il devait reprendre à Bayreuth l'été prochain. Il était âgé d'à peine 60 ans.

Gerd Grochowski, atteint de douleurs cardiaques, avait appelé l'urgentiste qui le fit aussitôt transporter à la clinique universitaire de Mayence. Trop tard hélas! le chanteur décéda à la clinique vers trois heures de l'après-midi.

Douloureuse ironie du sort, il chanta la veille pour la dernière fois les vers prémonitoires de Wotan:
 „zusammen breche was ich gebaut! Auf geb' ich mein Werk, nur eines will ich noch, das Ende — das Ende! -"

Puissent les Walkyries le recevoir avec tous les honneurs dus à un dieu du chant au Walhalla!

Heinrich Breling, König Ludwig-Album

Heinrich Christoph Gottlieb Breling (né le 14 octobre 1849 à Burgdorf, mort le 6 septembre 1914 à Fischerhude, près d'Ottersberg) est un peintre allemand. De 1863 à 1869, il  fit ses classes tant à Hanovre qu'à Munich où il fut l'élève de Wilhelm v. Diez. En 1883,  il fut nommé professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Munich ( Kunstakademie München). En 1884, il devint peintre à la Cour du Roi Louis II de bavière. Après la mort du Roi, il retourna vivre à Hanovre puis à Fischerhude, où il fonda l'école de Fischerhude.

L'intérêt de ce précieux album, outre la qualité du dessin, réside dans le fait que le Roi est représenté dans chacune des aquarelles, et, partant, dans chacune des héliogravures réalisées à partir des aquarelles.

Référence bibliographique: Breling (H.), König Ludwig-Album. Bildnis des Königs und 12 Ansichten aus seinen Schlössern. Heliogravüren nach Original-Aquarellen, Deutsche Verlags-Anstalt, 1887 - 30 pages.

Source des photographies: elles ont été réalisées par un collectionneur à partir d'un album provenant de sa collection privée. Nous les publions avec son aimable autorisation. 





















Edmond Roche et la première traduction française de Tannhauser (2) Un article de Paul Boulet

Le journal français Comoedia publia dans ses éditions des 2 et 9 août 1941 un article de Paul Boulet consacré à la rencontre fortuite de Richard Wagner et d'Edmond Roche dans les bureaux de la douane française de Paris Marais. La rencontre eut lieu en 1859 alors que Wagner vient d'arriver à Paris et cherche à récupérer ses meubles. Nous reproduisons ici l'article publié par Comoedia  d'un seul tenant.

RICHARD WAGNER et le douanier Edmond ROCHE par Paul BOULET

    L'EXISTENCE mouvementée de Richard Wagner a été riche en événements aussi pittoresques que variés Ses séjours à Paris notamment ont depuis longtemps, fait l'objet de nombreuses études soulignant la part importante tenue par les milieux intellectuels français dans la vie de celui qui, après tant de déboires de toutes sortes,devait devenir le maître de Bayreuth dont le génie est aujourd'hui universellement indiscuté. 
     La manifestation organisée, le 25 mai dernier, par la société des Amis de Meudon-Bellevue, à l'occasion du centenaire du « Vaisseau Fantôme », dont la composition a été poursuivie et achevée en 1841, dans une modeste maison de l'avenue du Château, à Meudon, a provoqué la publication, dans la presse parisienne, de nombreux articles qui ont fait revivre une fois de plus quelques anecdotes des séjours de Richard Wagner à Paris. Il nous a paru intéressant d'apporter notre contribution à l'évocation de ces souvenirs du passé, en réunissant, dans une étude d'ensemble, les éléments recueillis sur les circonstances dans lesquelles le grand musicien allemand fit, en 1859, à Paris, la connaissance de. l'employé des douanes Edmond Roche et sur la collaboration artistique qui s'établit entre les deux hommes en vue de la première représentation de « Tannhauser », donnée le 13 mars 1861, sur notre théâtre de l'Académie Impériale de Musique.
     Edmond Roche, qui compta, avez Charles Baudelaire, parmi les premiers admirateurs français de Wagner, est né a Calais le 20 février 1828. Sa jeunesse a été contée par Victorien Sardou, qui le considérait comme l'un de ses meilleurs amis.
    Roche vécut dans sa ville natale les premières années de son enfance ; il parcourait les dunes, gravissait les falaises vivait avec la mer dans une sorte de mystérieux commerce, s'enivrant de solitude et de liberté ; le souvenir de ces heureuses années le consolait encore aux heures pénibles de ses plus mauvais jours.
     Roche dut, trop tôt à son gré, dire adieu à tout cela. A l'âge de 14 ans, il entra au Conservatoire de musique, dans la classe de violon du professeur Habeneck dont il fut un des bons élèves.
     Après son temps d'étude, Roche chercha une place d'exécutant dans les théâtres de Paris.
    Avec l'emploi qu'il tenait le soir au théâtre, Roche cumulait, le jour, depuis le 11 février 1847, les fonctions de surnuméraire au bureau des douanes de Paris Marais. C'était, d'ailleurs, un cumul peu lucratif, puisque le surnuméraire ne reçut aucune rétribution jusqu'au 1er juillet 1851, date à laquelle il fut titularisé commis au bureau de Paris-Javel, aux appointements de 1.000 francs par an.
  « C'est, d'ailleurs, au moment où il fut appointé par l'administration, après la fin de son surnumérariat, qu'Edmond Roche quitta son emploi à l'orchestre de la Porte-Saint-Martin pour consacrer ses loisirs à la musique et à la littérature. »
     Comme nous venons de le voir, l'émargement était modeste, mais c'était au moins un peu de loisir et le loisir c'était le travail. Roche avait, dans ses fonctions administratives, la régularité de l'employé classique. Il faisait sa besogne en conscience, besogne aride entre toutes : pièces à mettre en ordre, bordereaux à vérifier, comptes à établir; mais le soir, quand il avait secoué la poussière du bureau, il redevenait poète ; quelques préludes sur son violon suffisaient pour le ramener dans le monde de l'idéal et du rêve ; il écrivait alors, il écrivait beaucoup, et parfois même fort avant dans la nuit. Il publia, chez Mandeville, un ouvrage important sur « l'Italie de nos jours », mais il s'essaya spécialement à la critique musicale. Dès 1853, 11 avait fait imprimer chez Firmin Didot, en une brochure dédiée à son ami J. Armingaud, une étude poétique sur Mozart ; il publia, en outre, dans le « Diogène » (1er mars 1857), un article sur Gounod, deux ans avant la première représentation de « Faust » ; il écrivait, en 1861, dans la collection « Les virtuoses contemporains » éditée par Michel Lévy, une étude sur Alfred Jaell et composa une comédie en un acte intitulée: « La dernière fourberie de Scapin », qui devait être représentée lors d'un anniversaire de Molière. Mais il voulait surtout être poète : dans ses vers, il célébrait, d'ailleurs, de préférence la musique et les musiciens. Ses poésies et ses études ont été éditées en 1863, après sa mort, par ses amis : ce recueil, accompagné d'un portrait de l'auteur par Grenaud et orné d'eaux-fortes par Corot. Bar. Herst et Michelin, fut préfacé par Victorien Sardou.
     Roche habitait, à cette époque. Montmartre, dans une sorte de petite lanterne qu'il nommait son belvédère, au coin de la rue de Steinkerque. On y faisait beaucoup de musique de chambre ; Edouard Lalo était un des concertants. On y parlait également littérature et beaux-arts en petit comité, auquel participaient Victorien Sardou et le peintre Corot.
    C'est en septembre 1859 que le commis des douanes Edmond Roche fit la connaissance de Richard Wagner qui venait de quitter Zurich pour tenter sa chance à Paris.
    Charles de Lorbac, dans une brochure éditée en 1861, et qui, presque introuvable aujourd'hui, fut la première étude publiée en France sur Wagner, raconte les conditions dans lesquelles se produisit cette rencontre délicieuse en sa simplicité et que le compositeur appelle une « très curieuse aventure » dans la lettre qu'il a écrite, le 10 octobre 1859, à Mathilde Wesendonk, l'inspiratrice de l'émouvante partition de « Tristan et Isolde ».
   Après son arrivée à Paris. Wagner se rendit à la douane pour y réclamer son mobilier venant de Suisse. On sait qu'il n'était guère patient et tout permet de supposer que les formalités douanières devaient rapidement l'indisposer. Arrivé dans le bureau qui lui avait été indiqué, il s'adressa en français au chef de service et lui déclina son nom ; son impatience accentuait encore sa façon comique de parler notre langue ; Roche, qui travaillait près de son chef et avait été attiré par le bruit, se leva vivement et s'interposa:
— Est-ce à M. Richard Wagner, le compositeur, que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui, monsieur. Vous me connaissez donc ? s'écria Wagner, surpris de voir son nom si bien connu à la douane française.
— Je vous présente, cher maître, répondit Roche d'une voix tremblante d'émotion, un de vos admirateurs, qui a votre portrait suspendu au-dessus de son piano. Ce serait un grand honneur pour moi d'obliger un des plus grands maîtres de la musique. Permettez-moi donc de vous prouver ma sympathie en vous épargnant tout ce que ces démarches pourraient avoir d'ennuyeux pour vous.
     Wagner croyait rêver ! Rencontrer un enthousiaste de son art à la douane, alors qu'il prévoyait tant de difficultés pour la réception de ses meubles !
   Roche se mit en quatre pour lui venir en aide ; il le guida dans les différents bureaux où les formalités furent rapidement simplifiées ; pendant la route, ils causèrent très sympathiquement.
     Roche dit au compositeur qu'il avait déjà étudié à fond les arrangements pour piano de ses opéras et que, de plus, il s'occupait avec passion de littérature ; il l'informa qu'un groupe assez important d'amis s'était formé presque exclusivement pour la propagation de ses œuvres. Comme Roche ne comprenait pas l'allemand, Wagner lui objecta qu'il se rendait difficilement compte du plaisir qu'il pouvait trouver à lire une musique si intimement liée à la poésie et à l'expression du vers.
    Le douanier lui répondit alors que c'était justement parce qu'elle était si intimement liée au texte qu'il pouvait sans peine induire la poésie de la musique, de sorte que la langue étrangère lui devenait parfaitement intelligible par la musique.
    Wagner, en relatant cette conversation dans sa lettre du 10 octobre/1859 à Mathilde Wesendonk, écrivit : « Qu'y avait-il a répliquer ? il me faut commencer à croire aux miracles. et cela à la douane !"
Wagner apportait à Paris sa partition de Tannhauser. Grâce à l'influence de la princesse de Metternich. il avait obtenu de Napoléon III la promesse de faire représenter son œuvre à l'Opéra, mais avec des paroles françaises. Il s'était empressé d'accourir, sans toutefois, s'être auparavant enquis d'un traducteur.
   Georges Servières, dans sa brochure "Tannhauser à l'Opéra en 1861", noua apprend que l'adaptation du poème avait tout d'abord été confiée au ténor Gustave Roger qu'un accident de chasse avait éloigné du théâtre. Roger avait traduit le premier tableau du premier acte et l'avait chanté d'un bout à l'autre au compositeur émerveillé. Mais, il dut renoncer à la tâche entreprise, soit à cause de ses occupations, soit parce que sa lenteur irritait Wagner. C'est alors que, le 27 décembre 1859, celui-ci pensa à Edmond Roche. 
  Très sympathique au génie poétique et  musical de Wagner, Roche avait, aux yeux de ce compositeur exigeant, le mérite immense d'être rompu à toutes les difficultés de la versification française.
    Mais si Roche, poète de talent connaissant tout les rythmes et toutes les ressources de la poésie lyrique, paraissait pouvoir être bon versificateur, il ne pouvait entreprendre seul le travail de la traduction puisqu'il ignorait l'allemand C'est alors que Wagner dut recourir à un second collaborateur pour faire passer d'un idiome dans l'autre les beautés de son poème. Il adjoignit à Edmond Roche, un jeune Allemand, Richard Lindau (frère de Paul Lindau, le célèbre critique), professeur de chant, compositeur, excellent musicien, un peu poète et sachant le français comme sa langue maternelle. Ainsi à chacun sa tâche selon ses aptitudes.
   Lindau devait traduire mot à mot, alors que Roche devait recueillir cette première version et la versifier. Le travail était ensuite revu, corrigé, rectifié par les deux collaborateurs en compagnie de Wagner : les récitatifs étaient en vers blancs ; les airs en vers rimés.
    La traduction de Tannhauser prit à Roche six mois de travail le plus assidu, le plus exténuant ; il y prodigua ses jours et ses nuits. Sardou raconte le genre de torture auquel fut soumis le douanier-poète:
    « Le dimanche, jour de repos à la douane, était naturellement celui que Wagner accaparait pour sa traduction. Quel congé pour ce pauvre Roche ! A sept heures, me disait-il, nous étions à la besogne, et ainsi jusqu'à midi, sans répit, sans repos, plié, courbé, écrivant, raturant et cherchant la fameuse syllabe qui devait correspondre à la fameuse note, sans cesser néanmoins d'avoir le sens commun ; lui, debout, allant, venant, l'œil ardent, le geste furieux, tapant sur son piano au passage, chantant, criant et me disant toujours : « Allez, allez ». A midi, une heure quelquefois, et souvent deux heures. épuisé, mourant de faim, je laissais tomber ma plume et me sentais sur le point de m'évanouir. « Qu'avez-vous ? me « disait Wagner tout surpris. — « Hélas, « j'ai faim. » — « Oh ! c'est juste, je n'y « songeais pas. Eh bien ! mangeons un « morceau vite et continuons. » On mangeait donc un morceau, vite, et le soir venait et nous surprenait encore, moi anéanti, abruti, la tête en feu, la fièvre aux tempes, à moitié fou de cette poursuite insensée à la recherche des syllabes les plus baroques., et lui, toujours debout, aussi frais qu'à la première heure, allant, venant, tapotant son infernal piano, et Unissant par m'épouvanter de cette grande ombre crochue qui dansait autour de moi aux reflets fantastiques de la lampe, et qui me criait, comme un personnage d'Hoffmann : « Allez toujours, allez », en me cornant aux oreilles des mots cabalistiques et des notes de l'autre monde.
     Et toutefois, ce labeur assidu et plus pénible pour lui, chétif, que pour tout autre. Roche l'acceptait avec courage, car derrière cette peine infinie, il y avait l'espoir. Et quel autre à sa place ne se fût pas permis de caresser un beau rêve dont la réalisation semblait si prochaine. Ne tenait-il pas enfin l'occasion si longtemps attendue ? En admettant que le public parisien jugeât sévèrement l'œuvre de Richard Wagner. le moindre succès auquel cette œuvre pût prétendre était assurément un succès de curiosité. Roche attendait mieux, mais il ne demandait pas davantage c'était assez pour attirer la publicité sur son-nom, pour fonder sa réputation, sinon de poète,, du moins de versificateur habile ; et si. du coup. il n'atteignait pas à la gloire, il avait la sécurité.

Wagner en 1860
    La traduction, signée des noms d'Edmond Roche et de Richard Lindau et que Wagner avait lui-même retouchée, fut présentée à Royer, directeur de l'Opéra, le 24 juin 1860. Mais Royer, effrayé à l'idée de faire paraître sur son affiche les noms de deux librettistes inconnus, ne voulut pas accepter la traduction. Il exigea que la version Roche-Lindau, qui contenait, d'après lui, des erreurs de prosodie rythmique, fût remaniée par Nuitter dont il accepta le travail. C'est la traduction de Nuitter, basée sur celle de Roche-Lindau. qui fut définitivement présentée à l'Opéra. Il est certain que cette traduction renfermait, assez nombreux, de jolis vers dus à la plume d'Edmond Roche.
   On peut donc dire que la traduction franchise du livret allemand de Tannhauser était l'œuvre collective de Roche, Lindau et Nuitter. Cette traduction devait faire avant même la première représentation de l'opéra de Wagner l'objet d'un procès. Lindau ne voulut pas se contenter d'une rémunération fixe versée une fois pour toutes ; il prétendit toucher des droits d'auteur et être nommé sur l'affiche et sur le livret à côté de Nuitter.
    Roche, faisant preuve d'une touchante abnégation, ne le suivit pas dans cette voie, bien que sa collaboration ait été plus réelle et plus intellectuelle que celle de Lindau.
     Lindau succomba au procès, malgré la chaleureuse plaidoirie de son avocat, M" Marie, le tribunal, en tenant « comme constante la coopération de MM. Lindau et Roche à la traduction et tout en réservant les droits de M. Lindau contre M. Wagner pour obtenir la rémunération (et non des droits d'auteur) qui lui est due », l'a déclaré mal fondé en sa demande principale et condamné aux dépens envers toutes les parties. L'avocat de Wagner était Me Emile Ollivier. le futur ministre, qui, dès 1858, avait été chargé, par le beau-père de Wagner, Liszt, de dépendre à Paris les intérêts pécuniaires du jeune musicien.
    Au cours de l'audience, Me Marie avait été conduit à discuter la fameuse théorie de la « musique de l'avenir ». M" Ollivier accepta le débat qui lui était ainsi offert : « J'aime s'est-il écrié, cette qualification. Donnée par les ennemis envieux, elle peut être acceptée par les admirateurs et les amis. Oui, la musique de Wagner est la musique de l'avenir en ce sens qu'elle vivra encore quand, depuis longtemps, on aura oublié jusqu'au nom de ceux qui l'attaquent avec tant de passion. » On ne pouvait se montrer meilleur prophète.
   Quant à Nuitter et à Roche, qui n'étaient pas partie au procès, ils devaient toucher des droits d'auteur. Roche mourut cette même année et sa femme ainsi que ses enfants ne lui survécurent pas longtemps. On chercha s'il n'avait pas un parent à qui il aurait fallu verser des droits ; on n'en trouva aucun.
     On sait qu'après 135 répétitions. il suffit de trois représentations, au cours desquelles une cabale aussi scandaleuse qu'imméritée fut organisée par les détracteurs de Wagner, pour faire sombrer Tannhauser. L'oeuvre a pris sa revanche depuis, non seulement sur toutes les scènes du monde, mais également à l'Opéra de Paris.
     Pas plus que Nuitter, Edmond Roche n'eut d'ailleurs la satisfaction de voir son nom figurer sur l'affiche, que nous avons trouvée dans les collections du musée Wagner de Bayreuth, et sur le livret, édité en français en 1861, qui mentionnèrent que Wagner était le seul auteur du poème et de la musique. Cette décision si rigoureuse et l'insuccès de Tannhauser portèrent un coup terrible à Edmond Roche, qui voulut pourtant continuer la lutte, bien que ses forces lui fissent défaut. Vers le milieu du mois de novembre 1836. Roche éprouva tout à coup une vive douleur à la poitrine et un flot de sang s'échappa de sa bouche. On crut un moment que l'accident n'aurait pas suites graves. Roche avait repris son travail ; il écrivait alors « L'éventail de Suzette ». De nouveaux accidents se manifestèrent. Il prit le lit dans les premiers jours de l'hiver. « Le 16 décembre, il avait rendez-vous avec moi, dit Sardou ; il essaya de se lever, mais à peine debout, il dut y renoncer ; il m'écrivit de ne pas 1'attendre, et huit jours après, le 24 décembre 1861, il était mort. Il avait trente-quatre ans. »

Tels sont les souvenirs qu'il nous a paru intéressant de rassembler et de publier sur les conditions dans lesquelles se sont rencontrés et ont collaboré, à Paris, de septembre 1359 à mars 1861, le grand poète-musicien allemand Richard Wagner et le modeste fonctionnaire des douanes françaises Edmond Roche.

Juin 1941.

Pour se documenter davantage

On peut lire en ligne sur wikisource le Tannhäuser à l'opéra en 1861 que Georges Servières publia chez Fischbacher en 1895.

En 1961, Madeleine Guignebert et Henri Weitzmann réalisèrent pour la radio une émission dramatique qui fut diffusée sous le titre  Le douanier de Wagner, Edmond Roche. 









Grandes interprètes wagnériennes: Germaine Lubin. "Bayreuth, c'est le sommet!"


Une interview de Germaine Lubin datée de mars 1965, sur ina.fr.

Germaine Lubin en Isolde
Germaine Lubin fut une des rares interprètes françaises à chanter à Bayreuth. Elle fut une brillante Isolde, un rôle qu'elle chanta aussi en français. 

Le 31 mars 1938, L'Intransigeant publie un entretien avec Germaine Lubin dans lequel elle évoque ses engagements allemands et son invitation à monter sur la scène de Bayreuth.

« Chanter “Parsifal ” à Bayreuth ... nous dit Germaine Lubin, ...C’est un honneur pour moi ; c’est aussi un hommage rendu à mon pays. » .

C’est un événement dans le monde musical : une cantatrice française, Mme Germaine Lubin, vient d’être engagée à Bayreuth pour interpréter le rôle de Kundry aux cinq représentations de Parsifal qui seront données dans le cadre du Festival. Il faut remonter à une trentaine d’années pour retrouver un fait semblable dans les annales de Bayreuth. Mme Grandjean avait, après engagement, interprété le rôle d’Elisabeth du Tannhauser. Enfin, il faut citer Mme Bunlet qui, il y a trois ou quatre ans, se trouvant à Bayreuth, remplaça au pied levé et avec beaucoup de succès une cantatrice allemande défaillante. Mais c’est là que s’arrête la liste des comédiennes lyriques qui montèrent sur la grande scène wagnérienne.

 Impressions d’Allemagne 

Mme Germaine Lubin, qui me reçoit dans le lumineux salon de son appartement d’où l’on découvre la Seine et le Louvre, ne me cache pas sa joie. Assise sur un large tabouret de cuir placé devant la cheminée, elle me raconte la suite des événements qui ont abouti à cet engagement, et j’écoute cette jeune femme à qui nous devons de si belles émotions artistiques. L’intendant des théâtres de Prusse, m’explique-t-elle, m’ayant entendue dans Ariane et Barbe Bleue, m’invita à aller chanter à Berlin, et il me demanda de préparer le rôle de Siegtinde de La Walkyrie », en allemand naturellement. Le hasard a voulu que je chante à l’Opéra de Berlin le 20 février dernier, le jour où le Führer a prononcé son grand discours. Cet événement, qui a eu dans la capitale allemande le retentissement que vous devinez, n’a pas empêché les spectateurs de l’Opéra de réserver à une cantatrice française un succès dont je reste fière. Après le premier acte, j'ai eu huit rappels enthousiastes et la presse a vraiment été extraordinaire. Mme Germaine Lubin me montre un paquet de journaux qui contiennent des colonnes de la plus chaleureuse critique.

Le Berliner Nachtsangabe écrivait: 

"L’événement marquant de cette soirée était... une Française, Mme Germaine Lubin, primadonna du grand Opéra de Paris. Quand il s’agit de stars internationales, on passe sur les imperfections inhérentes à la langue étrangère. Mais Germaine Lubin possède un allemand irréprochable. Mieux encore, elle montra une si admirable maîtrise du style de Bayreuth, et cela jusque dans les détails, que l’on croyait qu’elle était vraiment chez elle sur la scène allemande. Accentuant son personnage jusqu’à l’âpreté, elle l’éleva graduellement jusqu’à la passion sublime, jusqu’à l'héroïsme, et on n’oubliera pas de sitôt un organe aussi rare. "

De son côté, Mme Germaine Lubin a été grandement impressionnée par l’ordre, le silence, la propreté qui règnent en maîtres à l’Opéra de Berlin et par cette foi et cet esprit discipliné, cette méthode dans le travail qui permettent des réalisations presque parfaites.


-Ah ! me-dit-elle, obéir, quel mot sublime. Ici, pour obéir, il faut arriver au bord de l’abîme... On se sent déshonoré si l'on est obligé d’obéir ! Pour moi, obéir, c’est comprendre. Sur le plan artistique (qui est le seul sur lequel je me place), ce mot a la plus haute signification, il est à la base, de tout, rien n’est possible si l’on n’accepte pas d’obéir. 


Un hommage à la France 

Le magnifique succès qu’elle avait remporté à Berlin en interprétant le rôle de Sieglinde dont elle donna "une hallucinante figure" ( Berliner Tageblatt) allait la conduire à Bayreuth. On lui demanda d’interpréter le 16 avril, à Berlin, Kundry, de Parsifal. Mais, à cause de son travail à l’Opéra, qu’elle place avant tout, elle ne put entreprendre à temps l’étude de ce rôle. — C’est alors, me dit-elle, que la direction des Festivals de Bayreuth m’a demandé de participer aux cinq représentations de Parsifal, qui auront lieu cette année entre le 25 juillet et le 18 août. J’ajoute que si c’est un honneur pour moi, c’est aussi un hommage rendu à mon pays. Lorsqu’on sait l’importance que l’Allemagne accorde à ses représentations de Bayreuth, on mesure !e succès que viennent de remporter Mme Germaine Lubin et l’art lyrique français.


lundi 16 janvier 2017

Edmond Roche et la première traduction française de Tannhäuser (1) Un texte de Victorien Sardou.

Une première traduction de Tannhäuser fut effectuée par Edmond Roche (1828-1861), douanier et poète, auteur dramatique, librettiste, violoniste et , qui plus est,  un des tout premiers  wagnériens français. Le chanteur allemand Richard Lindau et Wagner lui-même furent associés à cette traduction, que Richard Wagner soumit lui-même à l'Opéra de Paris le 24 juin 1860. Mais, malheureusement pour Roche qui n'accéda jamais à la célébrité, le directeur de l'Opéra, Alphonse Royer, estima la traduction insuffisante et se proposa de faire remanier le travail par Charles Nuitter.

Victorien Sardou (1831-1908), dans les dernières pages de sa préface des Vers posthumes d'Edmond Roche publiés en 1863 par Lévy frères à Paris, évoque la rencontre fortuite de Richard Wagner et d'Edmond Roche aux douanes françaises et la collaboration amicale qui  en suivit:

"[... ]Une fois pourtant, le destin parut se lasser et lui fournir cette chance de salut, presque toujours unique dans la vie des artistes, et qu'il faut savoir enfourcher au passage et mener bon. train, sous peine de retomber au fossé. – Un jour que Roche travaillait tristement dans son très lugubre bureau de l'administration des Douanes, son attention fut éveillée par le bruit d'une discussion assez vive soulevée à quelques pas de là ! — Un nouveau débarqué, un étranger, un Allemand, se débattait à grand'peine au milieu de ces mille formalités que l'administration française accumule sous les pas du voyageur. Roche intervient : l'étranger se nomme Wagner ! Roche s'incline, se met à sa disposition, le garde dans les bureaux, aplanit toutes les difficultés, et quand Wagner le remercie de la peine qu'il lui donne : « Je suis trop heureux, répond Roche, d'avoir obligé un grand artiste. » — « Vous me connaissez ? » s'écrie Wagner, surpris de voir son nom si bien connu à la Douane française. — Roche sourit, et, pour toute réponse, fredonne quelques morceaux du Tannhauser et de Lohengrin. — « Ah ! dit Wagner ravi, c'est un signe d'heureux présage: le premier Parisien que je rencontre connaît et apprécie ma musique. Je vais de ce pas l'écrire à Liszt. Mais nous nous reverrons, Monsieur. » Et ce disant, il tire de sa malle cinq ou six morceaux de musique, et les présente à Roche avec cette dédicace : « A M. Edmond Roche, à la Douane. »
     Ce fut là le commencement de leurs relations ; elles devinrent bientôt plus étroites. Wagner apportait à Paris sa partition du Tannhauser, pour laquelle il cherchait un traducteur : Roche était l'homme de ce travail. Très sympathique au génie poétique et musical de Wagner, il avait en outre, aux yeux de ce compositeur exigeant, le mérite immense d'être rompu à toutes les difficultés de la versification française. La musique de Wagner est, en effet, d'une précision toute particulière, et l'on peut presque dire que, dans son oeuvre, chaque syllabe du texte allemand, écrit par Wagner lui-même, est en communauté de sentiment avec la note qui lui correspond. Il s'agissait, au moyen d'un travail qui ne sacrifiât pas trop l'élégance à l'exactitude, de faire passer dans la traduction française cette étroite connexité de la musique et du poème.
     La traduction du Tannhauser prit à Roche une année entière du travail le plus assidu, le plus exténuant ; il y prodigua ses jours et ses nuits. Il faut l'avoir entendu raconter tout ce que lui faisait souffrir l'exigence de ce terrible homme, comme il l'appelait. Le dimanche, jour de repos à la Douane, était naturellement celui que Wagner accaparait pour sa traduction. — Quel congé pour le pauvre Roche ! — « A sept heures, me disait-il, nous étions à la besogne, et ainsi jusqu'à midi, sans répit, sans repos : moi courbé, écrivant, raturant, et cherchant la fameuse syllabe qui devait correspondre à la fameuse note, sans cesser néanmoins d'avoir le sens commun ; lui debout, allant, venant, l'oeil ardent, le geste furieux, tapant sur son piano au passage, chantant, criant, et me disant toujours : Allez, allez ! – A midi, une heure quelquefois, et souvent deux heures, épuisé, mourant de faim, je laissais tomber ma plume et me sentais sur le point de m'évanouir. — « Qu'avez-vous ? me disait Wagner tout surpris. » — « Hélas ! j'ai faim ! » — « Oh !c'est juste, je n'y songeais pas. Eh bien ! mangeons un morceau vite, et continuons. » – On mangeait donc un morceau, vite, et le soir venait, et nous surprenait encore, moi anéanti, abruti, la tête en feu, la fièvre aux tempes, à moitié fou de cette poursuite insensée à la recherche des syllabes les plus baroques... et lui toujours debout, aussi frais qu'à la première heure, allant, venant, tapotant son infernal piano, et finissant par m'épouvanter de cette grande ombre crochue qui dansait autour de moi aux reflets fantastiques de la lampe, et qui me criait, comme un personnage d'Hoffmann : « Allez toujours, allez ! », en me cornant aux oreilles des mots cabalistiques et des notes de l'autre monde ! »
     Et toutefois, ce labeur assidu et plus pénible pour lui, chétif, que pour tout autre, Roche l'acceptait avec courage, car derrière cette peine infinie, il y avait l'espoir ! Et quel autre à sa place ne se fût pas permis de caresser un beau rêve dont la réalisation semblait si prochaine ? Ne tenait-il pas enfin l'occasion si longtemps attendue ? En admettant que le public parisien jugeât sévèrement l'oeuvre de Richard Wagner, le moindre succès auquel cette oeuvre put prétendre était assurément un succès de curiosité. Roche attendait mieux, mais il ne demandait pas davantage : c'était assez pour attirer la publicité sur son nom, pour fonder sa réputation, sinon de poète, du moins de versificateur habile ; et si du coup il n'atteignait pas à la gloire, il avait la sécurité. On sait comment il suffit de trois soirées pour renverser toutes ces espérances. Roche n'eut pas même la vaine satisfaction de voir une seule fois son nom sur l'affiche. 
     Notre ami reçut là un de ces coups qui ne pardonnent pas. Il voulut pourtant continuer la lutte, mais la force lui faisait défaut : on le sentait brisé. Vers le milieu du mois de novembre 1861, il éprouva tout à coup une vive douleur à la poitrine, et un flot de sang s'échappa de sa bouche. On crut un moment que l'accident n'aurait pas de suites. Roche avait repris son travail ; il écrivait alors l'Eventail de Suzette : « Est-ce assez Watteau ? » nous disait-il avec un sourire. De nouveaux accidents se manifestèrent. Il prit le lit dans les premiers jours de l'hiver. Le 16 décembre, il avait rendez-vous avec moi ; il essaya de se lever ; mais, à peine debout, il dut y renoncer ; il m'écrivit de ne pas l'attendre, et huit jours après il était mort. Il avait trente-quatre ans.

                                                                                                       Victorien Sardou "

In Roche (E.),  Poésies posthumes,; avec une notice par M. Victorien Sardou, Paris, M. Lévy Frères, 1863, pp. XV à XIX.

Magie de la scène: le Gala du Ballet d'Etat de Bavière

Le fabuleux Vladimir Shklyarov dans Le Corsaire,  ©Wilfried Hösl

Le Bayerisches Staatsballett vient de nous donner trois soirées de gala dont il faut souligner l'exceptionnelle qualité. Hier soir, le spectacle était offert aux internautes via une retransmission internet.

Le programme traversait un siècle et demi d'histoire du ballet avec des extraits de chorégraphies parmi les plus significatives des 150 dernières années. Au travers de ces oeuvres majeures, les étoiles du Ballet d'Etat de Bavière ont donné une nouvelle fois la démonstration d'une technique de danse parfaite avec des moments d'époustouflante virtuosité soutenus par l'intensité de leur présence scénique   et de l'expressivité de leur jeu scénique. Le Grand Pas Hongrois de Raymonda  et le Grand Pas de deux de Don Quichotte rappelaient l'art classique de la période fondatrice pétersbourgeoise de Marius Petipa avec leur caractère national marqué, hongrois ou espagnol.  L'école anglaise fut représentée par la Valse de printemps de Frédéric Ashton sur la musique de Johann Strauss. Deux extraits de grandes chorégraphies soviétiques, Flammes de Paris (Пламя Парижа) de Vainonen, présenté pour la première fois à Munich, et Spartacus, qui vient de triompher au Théâtre national, ont illustré la place capitale du ballet dans la Russie communiste. A noter que les danseurs et les ballerines ont pu choisir eux-mêmes les rôles qu'ils allaient interpréter, ce qui en soit constituait un gage de motivation et, partant, de qualité.

Ce sont les Pas de deux qui ont, comme il se doit, dominé la soirée. Ils sont la quintessence des spectacles de danse classique dans leur quintuple développement de l'Entrée, de l'Adagio, de la Variation du danseur, de la Variation de la ballerine et de la Coda. C'est là que les danseurs donnent le meilleur d'eux-mêmes et où leurs incroyables prouesses, fruit d'un travail aussi acharné que passionné, entraînent l'admiration et l'enthousiasme du public: les grands jetés, les enchaînements de grands sauts en manège, les fouettés en attitude, les pirouettes fouettées, la hauteur des sauts,..., ont déchaîné les applaudissements d'un public de connaisseurs aux anges. Outre les oeuvres déjà citées, on a pu voir des (grands) Pas de deux du Casse-Noisette, du Lac des Cygnes, du Corsaire et de Romeo et Juliette.

Parting, Maria Shirinkina, Vladimir Shklyarov ©Wilfried Hösl

Un des moments les plus intenses en première partie de soirée fut la présentation de Parting, une extraordinaire chorégraphie  de Yuri Smekalov sur la musique de John Powell Assassin's Tango. Maria Shirinkina et Vladimir Shklyarov, couple dans la vie comme à la scène, deux danseurs étoiles qui avaient jusqu'ici fait leur carrière au Mariinski et  viennent cette saison d'être engagés par le Bayerisches Staatsballett. Tout ce qu'on a pu voir de ces deux danseurs depuis le début de la saison est à couper le souffle! On les retrouva hier soir en deuxième partie dans Le Corsaire pour lequel le couple fut couronné par une tempête d'applaudissements. 

Don Quijote, Osiel Gouneo ©Wilfried Hösl

Un gala d'exception avec un pléiade d'étoiles confirmées et de jeunes talents comme Dmitrii Vyskubenko, qui n'a que dix-neufs ans et a brillé dans le Casse-noisettes.  Brillants eux aussi, Mai Kono et Javier Amo, danseurs de la troupe bavaroise, se distinguèrent particulièrement dans la Valse de printemps. Autre roi couronné de la soirée, Osiel Gouneo qui donna un Don Quichotte de haute voltige en compagnie de l'exquise Ivy Amista.

Avec le raffinement  et la qualité  internationale de ces soirées de gala, Igor Zelensky, le nouveau Directeur général du Bayerisches Staatsballett, confirme, après l'extraordinaire Spartacus,  la réputation qui avait précédé son arrivée à Munich, ce qui promet des lendemains qui chantent pour le Ballet d'Etat de Bavière