mardi 9 janvier 2018

Othon Ier de Bavière, par le Dr Augustin Cabanès, un extrait des 'Fous couronnés'

Dans un chapitre de ses Fous couronnés, le Dr Augustin Cabanès s'intéresse à la dynastie des Wittelsbach. Nous reproduisons ici l'extrait  qui concerne le Roi Othon Ier de Bavière, frère du Roi Louis II. Dans un prochain post, nous retranscrirons la seconde partie de ce chapitre, qui évoque le Roi Louis II.

L'ouvrage du Dr Cabanès ne comporte malheureusement que de rares mentions des sources. Ainsi, pour notre extrait, Cabanès ne cite-t-il qu'un ouvrage de Ferdinand Bac.  




LA DYNASTIE DES WITTELSBACH

OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE

I

Depuis quelques mois [Ceci fut écrit en 1913, note de l'auteur]. la Bavière a un nouveau roi : le nom d'Othon Ier a fait place à celui de Louis III.  Entre les deux, le trône est resté vacant, mais la régence a été exercée par l'oncle d'Othon,  Luitpold, que la mort n'a terrassé qu'à quatre-vingt-douze ans.

Le prince Luitpold a disparu de la scène du monde il y a un peu plus d'un an, et la Chambre bavaroise n'a voté que le 30 octobre 1913, la loi autorisant le gouvernement à prononcer la déchéance du roi Othon, et à donner la couronne au fils de Luitpold, appelé à régner sous le nom de Louis III.

Louis a trois années de plus que son cousin germain Othon, qui a sombré dans l'irrémédiable démence et traîne l'existence la plus lamentable dans son château de Furstenried, près de Munich.

L'infortuné fils de Maximilien II [Maximilien II avait épousé la fille du prince Guilaume de Prusse, la princesse Marie de Hohenzollern, qui fut atteinte de troubles mentaux, et dont la soeur, Alexandra, fut internée à Illenau, en 1850. Note de l'auteur] a subi, presque dès le berceau, le tragique atavisme des Wittelsbach.

A sept ans, il présentait les premiers signes de dérangement cérébral; à vingt-quatre, la nécessité s'imposait de l'interner ; il y a quarante-deux ans que son mal dure et l'affaiblissement progressif de ses facultés intellectuelles laisse prévoir le terme fatal à une brève échéance.

Pour celui-là, on peut dire que la mort sera libératrice, car il éprouve des crises violentes, alternant avec des périodes d'affaissement absolu.

Dans ses rares moments de lucidité, il s'entretient avec les personnes de son entourage, assez sensément pour leur donner l'illusion que s'améliore son état mental. Un ancien fonctionnaire de la cour de Bavière racontait à ce sujet à M. Ferdinand Bac, qui l'a relaté dans un curieux ouvrage  [Louis II, roi de Bavière. Paris, 1910. Note de l'auteur.], une anecdote qui mérite d'être conservée.

A la belle saison, on avait l'habitude de faire accomplir, l'après-midi, au roi, une promenade à travers le parc, dans un landau fermé, dont une vitre était baissée du côté de l'officier chargé de sa surveillance. Depuis longtemps, les personnes appelées à ce difficile « service d'honneur », considérant leur souverain comme incapable de prendre part à la vie, de discerner ce qui se passait autour de lui et surtout ce qui, selon le protocole, lui était dû, ne se gênaient point pour fumer en présence du royal patient. C'était une façon de passer le temps, durant les longues heures de silence et d'observation et personne n'avait songé un instant que l'on dût se priver de ce plaisir, pendant la "corvée" de la promenade hygiénique.

Or, un jour, le roi avait soudain jeté un regard oblique à son compagnon, en train de tirer de longues bouffées d'un cigare, près de la portière à la vitre baissée. Alors Othon, à la stupéfaction de l'officier, avait prononcé, pour la première fois, une phrase ordonnée, en disant avec véhémence : « Il ose fumer devant moi !... » L'officier, d'abord suffoqué par ce réveil soudain d'une raison qu'il croyait avoir sombré depuis longtemps, prit peur et, se penchant vers le siège du cocher, lui commanda de retourner au plus vite au château; mais, au retour, le roi n'ayant plus manifesté aucun signe d'intelligence, l'officier, rassuré, et dont le cigare n'était pas encore éteint, se remit à fumer. A ce moment, le roi, constatant le fait, lui avait tourné le dos et, levant les mains, s'était mis à tambouriner sur la vitre fermée, en murmurant, avec l'accent d'une juste indignation: « Cette canaille fume tout de même ! » Das luder raucht jetzt doch! Saisi d'une véritable terreur, le compagnon du souverain dément, aussitôt arrivé au château, demandait à être relevé de ses fonctions. 

Ces éclaircies durent, hélas ! peu de temps, et le fou royal ne tarde pas à prononcer des paroles incohérentes, entrecoupées d'accès de colère.. Ou il pleure et gémit sans cause, ou il offre le spectacle de la plus dégradante animalité: c'est ainsi qu'il lui arrive, au cours d'une promenade, tantôt de brouter de l'herbe, comme une bête au pâturage, tantôt de fouiller la terre de son nez et de sa bouche, se croyant victime d'une disgrâce analogue à celle des compagnons d'Ulysse.

Depuis longtemps, le sens de la propreté a disparu à peu près complètement chez ce malheureux privé de raison; il dévore goulûment tout ce qui se trouve à sa portée. On rapporte qu'un jour, un laquais ayant laissé traîner une cruche de bière et un radis noir, le roi Othon, réussissant à tromper la surveillance de ses gardiens, s'empara de ces objets, comme à la dérobée, tout heureux de son larcin, et, après avoir avalé d'un trait le liquide, se mit à mordre dans le radis, comme s'il se fût agi d'un mets savoureux!

Il a cependant, une table toujours richement servie; le Champagne est sa boisson préférée. Est-ce sous l'empire de l'excitation produite par le vin mousseux, qu'il se livre à des actes plus que déraisonnables et même cruels? On conte que, certain soir, un domestique vint montrer, à l'intendant du château qu'habite le maniaque couronné, son pantalon en lambeaux et, au-dessous, la chair meurtrie par de furieuses morsures. — « Eh! qui vous a mis en un pareil état ? s'exclama le brave homme.— C'est, c'est... notre Roi! » répondit, en balbutiant, le serviteur: le royal gâteux passait, en effet, la plus grande partie de ses journées, accroupi dans un coin de sa chambre, aboyant, sautant aux mollets de ceux qui, pour les besoins du service, étaient tenus de l'approcher.

Dans cette pièce, où retentissaient des jappements de dogue imaginaire, tout à coup le silence se faisait : le pauvre fou avait repris son calme ; comme après un long cauchemar, il s'était éveillé, paraissant absorbé dans une méditation profonde, alors qu'il n'était que profondément abattu ; puis, brusquement, on le voyait se ressaisir, comme le jour où, ayant exigé qu'on le revêtît de son uniforme, il fit appeler le régent et les ministres. ...

Ce fut une scène shakespearienne.

Quand ils furent tous devant lui, il les invita à prendre place autour de la table du Conseil, déclarant l'a séance ouverte, comme s'il n'eût jamais cessé de diriger les affaires de l'État. Il interrogea tour à tour chacun des ministres présents, exposant, avec une lucidité parfaite, ses vues sur telle ou telle question débattue devant lui, s'exprimant sur un ton d'autorité qu'on s'était depuis longtemps déshabitué d'entendre. Que signifiait ce retour déconcertant au bon sens ? Ce monarque bafoué, cette ombre de majesté allait-elle reprendre les rênes du gouvernement ? D'aucuns se montraient inquiets, affolés à_ celte pensée, lirais ce n'était qu'un fantôme, qui avait repris corps durant quelques instants ; bientôt il s'évanouissait, laissant place à la triste, à l'implacable réalité.

L'histoire que nous venons de rapporter est-elle une de ces légendes que l'imagination populaire colporte et amplifie avec d'autant plus de complaisance qu'elles offrent moins de vraisemblance ?

Rarement les aliénés ont de ces reprises de possession d'eux-mêmes ; mais quel beau thème à développer pour un dramaturge, que cette conception d'un souverain délirant, retrouvant brusquement la raison, pour réformer les abus qui se sont commis pendant le temps où sa souveraineté n'a pu s'exercer !

D'ordinaire taciturne, il est cependant arrivé au roi Othon d'avoir des éclairs de bonne humeur : alors, il se met à chanter des airs d'opéra, qui reviennent à ses oreilles après un long oubli. Le morceau, bien connu, de Rigoletto « Souvent femme varie » est un de ceux qu'il affectionne.

Par moments, l'obsèdent des souvenirs d'antan ; il en est un, surtout, qui ne s'est jamais effacé de sa mémoire vacillante. Il était, alors, un adolescent, exubérant de jeunesse et de vie. On avait organisé une partie de campagne, un joyeux pique-nique, auquel devaient assister l'éphèbe royal et quelques jeunes filles de la haute société bavaroise, spécialement conviées à cette partie. Le hasard avait placé Othon à côté de la charmante comtesse de X..., auprès de laquelle il s'empressa, prodigue de galanteries. Le jeu fut loin de déplaire à la gracieuse personne, qui y répondit avec empressement. Voulant donner au prince une marque de sympathie, elle lui offrit deux fraises, qu'elle venait de cueillir dans le bois voisin ; ces fraises devinrent, pour Othon, un talisman, qu'il tint à conserver dans une boîte d'argent, et dont il ne voulut se séparer en aucune circonstance...

Cet incident eut des suites fâcheuses, pour la jolie imprudente qui y avait été si innocemment mêlée. L'idylle eut un dénouement qu'elle n'avait pas prévu: la petite comtesse fut enfermée dans un couvent, d'où elle ne devait plus sortir, jusqu'à la fin de ses jours. Quant à son cavalier servant, il porte encore sur lui la boîte précieuse; et, quand en vient la saison, il aime à faire des cueillettes de fraises dans le parc de sa résidence. Récemment, il étonnait les serviteurs préposés a sa garde par cette révélation inattendue : « La comtesse de X... va mieux; elle est maintenant rétablie. » Informations prises, on constatait que la recluse venait d'échapper à une maladie qui avait mis sa vie en péril. Par quelle télépathie secrète le prince au cerveau obnubilé avait-il été renseigné ? Il est des mystères que la faiblesse de notre entendement doit se résigner à ne point pénétrer. [...]

Pour une présentation générale des Fous couronnés, voir notre post précédent.

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