samedi 10 février 2018

Georg Herwegh, La ballade du roi perdu

Fin mai 1866, le poète Georg Herwegh (1817-1875) écrivait un poème satirique qui présentait avec un humour mordant le voyage secret du Roi Louis II qui, le 22 mai, avait quitté secrètement la Bavière en compagnie de son serviteur Völk pour rendre visite à Richard Wagner dans sa villa de Tribschen près de Lucerne sur le lac des Quatre-Cantons et fêter l'anniversaire du compositeur en sa compagnie. Le problème était que la Bavière était alors alliée de l'Autriche et se trouvait empêtrée dans le conflit austro-prussien qu'allait déclencher la question du Holstein. La préparation au conflit et les nécessaires décisions à prendre rendaient la présence du Roi indispensable à Munich.

Le poème parut dans l'édition des  Neue Gedichte de Georg Herwegh.

A noter que Herwegh comptait au rang des amis de Wagner, dont il avait fait la connaissance en avril 1853. Si le poète raille le séjour du roi chez le compositeur, il ne commet pas vraiment un crime de lèse-majesté littéraire. Il se moque avec humour du système bavarois de la monarchie plus que de la personne du roi dans un poème au demeurant excellemment rimé et rythmé, et il ne s'attaque d'aucune façon au musicien qui en 1866 est encore son ami. Ce n'est que plus tard que Herwegh, révolutionnaire et socialiste, ami des peuples et ennemi des rois,  se montra amer en raison la soumission de Wagner à l'Empire, ce qu'il ne put lui pardonner.

Je vous propose une traduction libre du poème, qui en rend le sens sans en rendre la saveur, mais qui permettra au lecteur qui ne pratique pas la langue de Goethe et de Schiller d'en comprendre le sens général. Le poème original en langue allemande peut se lire en fin de post. 

Mes plus vifs remerciements vont au Dr Stephan von Minden qui a bien voulu accepter de revoir la traduction du texte de Georg Herwegh et d'y apporter ses remarques toujours pertinentes et ses  corrections aussi aimables que compétentes.

Ballade du roi perdu

De Bavière, de Bavière, le roi s'est enfui. Perdu et disparu depuis vingt et une heures. Les Bavarois en ont pris ombrage! Comment se débrouiller sans roi? 

Avant son départ, il dit: "Malheur à moi! Dans cet océan de bière, dans la ville assommante de Munich, il n'y a pas  une seule source qui jaillisse vive et joyeuse et qui étanche la soif de mon âme.

L'homme noir, le jésuite, me suit pas à pas (1). Il pue le fromage et le raifort, je le supporte, mais comment puis-je me sauver de l'odeur du trône de Saint Pierre, moi, pauvre agneau dans cette rivière?

Oh, vivement que je t'aie loin derrière moi, toi mon Cabinet secret (2)! Adieu, monsieur Pfistermeister! (3) Fais seulement chauffer la colle! (4) Et prends bien soin de ma Bavière.

La finance m'ennuie tout autant que la justice de la patrie. Le bourreau a, pour tuer, besoin [de l'accord ]du roi, mais à l'avenir pas un pauvre hère ne perdra la tête à cause de moi. (5)


Déjà cent mille hommes sont sur le pied de guerre avec l'oncle Karl (6) et von der Tann (6) à leurs têtes, prêts à combattre pour la liberté comme ils la comprennent. Ah! le seul bruit des tambours me déchire déjà les tympans!

Mon bon palefrenier, viens et prépare-moi un petit sac de voyage avec des chemises et des bas. Même si l'on est de mauvaise humeur, les roses sont en fleur, au printemps je n'accorderai plus d'audience qu'aux rossignols!

Le palefrenier a chevauché avec son maître via Zurich jusqu'à Lucerne, dans ce pays formidable que bénissent les notes de musique. Le maître a dit: "Tell est mon plaisir (7), c'est ici que je trouve Richard Wagner.

Je te salue, joyau de la musique, qui m'est plus cher que les joyaux de la couronne. Je séjourne dans ta villa. N'était--ce pas ce jourd'hui, qui d’antan t'a donné la vie au grand dam de tous les musiciens? (14)

En Bavière,on avait déclaré l'état d'urgence. A l'aube Pfordten (3) fut brusquement réveillé par de lourds cauchemars. Il se rendit aux chambres royales, fouilla dans les moindres recoins: il n'y avait plus de roi en Bavière.

Saint Ignace (1) voulait laisser éclater sa colère. Les vaillants tireurs de bière se mirent à rugir avec courage, la foule trouva même la pierre philosophale (8) et s'en servit pour briser des fenêtres

Tant le pays que le ministère grondent contre les chevaliers du cygne, contre  Wagner, Bülow (9), Vénus et consorts; le roi dans la république passe son temps avec de la musique.

Guerre ou paix? C'est comme vous le voulez! Il pense à Tristan et Isolde, il pense à Isolde et Tristan. Que peuvent bien lui faire les querelles allemandes? Je crois que dans ce Wagner vit le maître sorcier Faust (10).

Le prince se plait avec le troubadour en majeur et en mineur, en mineur et  en majeur. Dans son petit sac de voyage il n'a emporté  ni sa couronne ni son sceptre. Ce n'est que le troisième jour qu'il se rappela qu'il était roi de Bavière.

Il prend son bâton de marche. Et Prince et palefrenier s'en retournent tous deux à Munich. Le roi fait le discours que Pfordten lui a préparé. Comme Pfordten est heureux à présent!

Comme d'autres avant lui (11) il avait déjà proposé d'abdiquer devant le trône vide de Bavière. Avec douleur, mais avec contenance. Oh, ces héros sont un trésor. Ils restent toujours en place.

"Bajuwaria" (12) exulte, car elle a retrouvé son roi avec infanterie et cavalerie . Dieu soit loué! Oh Michel (13), que parmi les trente [majestés], pas une seule majesté ne soit perdue.

Traduction :  Luc Roger 


Notes

(1) Allusion aux démêlés du roi  Louis II avec le parti des ultramontains et avec les Jésuites qui voulaient imposer la prépotence papale sur le roi. Saint Ignace est le fondateur de l'ordre des Jésuites.

(2) Geheimer Rat, ou conseil secret en français désigne, dans les territoires du Saint-Empire romain germanique et dans les monarchies allemandes un collège de conseillers (appelé aussi Geheimes Ratskollegium, Geheimes Konseil, Geheimes Kabinett) qui dépend directement du prince et qui, sous la présidence de celui-ci, décide des affaires les plus importantes du pays, et édicte notamment les ordonnances et les lois.

(3)  Dans son Wagner, histoire d'un artiste (Gallimard 1932), le comte de Pourtalès évoque le rôle de Pfistermeister et de von der Pfordten dans l'éviction de Wagner de Bavière:

[...] Pfistermeister, l’ancien conseiller aulique, est à la tête d’un parti conservateur qui travaille à représenter Wagner comme un danger public, autant par ses idées que par ses dé-penses. Von der Pfordten est un ultramontain, qui a évincé peu à peu tous les fonctionnaires de l’ancienne équipe gouvernementale, pour les remplacer par des réactionnaires dont le loyalisme monarchiste flatte le goût qu’a le roi pour un pouvoir absolu. Et il va de soi que les nouveaux venus sont radicalement hostiles au règne menaçant des artistes. « Si les princes comprenaient mieux leurs devoirs, dit Pfordten, la musique de Wagner serait interdite partout. » [...]

(4) Le roi conseille à Pfistermeister de faire chauffer la colle, pour sans doute recoller métaphoriquement ce que son départ aura occasionné comme dégâts. Au 19ème siècle, il fallait faire chauffer la colle avant de s'en servir.

(5)  Ce passage en raccourci souligne le caractère doux du roi, qui ne donnera désormais plus son accord quand il s’agira d’exécuter la peine capitale

(6)  L'oncle Karl: Le prince Charles-Théodore Maximilien Auguste de Bavière (né le 7 juillet 1795 à Mannheim; mort le 16 août 1875 près du lac Tegern) fut « Generalfeldmarschall » et conseiller privé du roi de Bavière. Dans la guerre de 1866 contre la Prusse, il prit le commandement d'une partie de l'armée bavaroise, de concert avec le Général von der Tann.

(7) "Tell est mon plaisir", en français dans le texte. Jeu de mots sur Tel / Tell, Tell pour Wilhelm Tell, le héros national suisse et la pièce éponyme de Schiller. C’est sous le règne de François Ier qu’apparaît pour la première fois la formule « car tel est notre bon plaisir » à la fin des ordonnances royales. Le roi ici ne satisfait pas un caprice mais ordonne ce qu’il juge convenable pour le bien public.

(8)  Der Stein der Weisen (la pierre des sages), en latin Lapis philosophorum, en français pierre philosophale.

(9) Hans von Bülow, pianiste et chef d'orchestre de grand talent, fut le gendre de Franz Liszt, dont il épousa la fille Cosima, et un admirateur inconditionnel de l'oeuvre de Wagner. Sa femme le quitta pour Richard Wagner. Le couple finit par divorcer et Wagner, veuf de Minna, épousa Cosima.

(10) Faust, personnage de la pièce éponyme  de Goethe, qui tient ses pouvoirs d'un pacte de magicien avec le diable. Wagner est un magicien, tout comme Faust, mais un magicien de la musique.


(11) A cette époque, le roi Louis II avait été tenté d'abdiquer pour aller vivre auprès de Wagner, qui l'en dissuada. Son grand-père, le roi Louis Ier,  avait été contraint d'abdiquer pour mettre fin aux troubles qui avaient agité Munich suite à sa liaison avec Lola Montès.


(12) Bajuwaria désigne Bavaria (la Bavière). Ce nom propre est dérivé de Bajuwaren (ou Baiuwaren) , l'ancienne appellation utilisée pour désigner les peuplades qui habitaient autrefois la Bavière, au temps des grandes invasions. En français, on les désigne sous le nom de Bavarii.

(13) Michel ou der Deutsche Michel (Michel ou le Michel allemand), c'est à-dire monsieur Tout-le-monde.

(14) Allusion au jour de la naissance de Wagner, bien à sa place dans ce poème qui relate la visite rendue par  Louis II au compositeur à l'occasion de son anniversaire.


Ballade vom verlorenen König

Im Bayerland. im Bayerland,
Da war der König durchgebrannt;
Verschollen und verschwunden
Seit einundzwanzig Stunden;
Die Bayern sind sehr übel dran —
Was fängt man ohne König an? -

Vorm Scheiden sprach er: „Wehe mir!
In diesem Ozean von Bier,
In diesem öden München.
Da gibts kein einzig Brünnschen
Das lustig und lebendig quillt
Und mir den Durst der Seele stillt.

Der Dunkelmann, der Jesuit
Begegnen mir auf jedem Schritt;
Stänks nur nach Käs' und Rettig,
Ich trüg' es, — doch wie rett' ich
Mich vor dem Duft aus Petri Stuhl,
Ich armes Lamm in diesem Pfuhl!

O daß ich dich im Rücken hätt',
Du mein geheimes Kabinett
Ade, Herr Pfistermeister!
Kocht, nur allein den Kleister!
Und sorgt für meiner Bayern Heil —
Ich hab entsetzlich Langeweil.

Es langeweilt mich die Finanz
Wie die Justiz des Vaterlands;
Der Henker hat zum Töten
Den König stets vonnöten —
Doch künftig soll kein armer Tropf
Durch mich mehr kommen um den Kopf.

Schon stehn an hunderttausend Mann
Mit Onkel Karl und von der Tann
Auf kriegsbereiten Beinen
Für Freiheit, die sie meinen;
Ach! mir zerreißt auf alle Fäll'
Die Trommel nur das Trommelfell.

Mein lieber Reitknecht, komm und pack
Mir einen kleinen Reisesack
Mit Hemden und mit Strümpfen;
Mag man die Nase rümpfen —
Die Rosen blühn, ich geb' im Lenz
Nur Nachtigallen Audienz."

Der Reitknecht fuhr mit seinem Herrn
Nach Zürch hinunter bis Luzern,
Wohl in das Land des Tollen,
Gesegnet mit Notellen. Der Herr sprach: "Tell est mon plaisir,
Und Richard Wagner find ich hier.

Sei mir gegrüßt, du Tonjuwel,
Mir lieber, als ein Kronjuwel:
Ich bleib' in deiner Villa.
Ist heut nicht dies illa,
Der einst das Leben dir verlieh
Zum Schrecken aller Musici?"

In Bayern, da war große Not;
Der Pfordten fuhr ums Morgenrot
Empor aus schweren Träumen.
Fuhr nach den Königsräumen
Und suchte hin und suchte her:
In Bayern ist kein König mehr.

Der heilige Ignazius,
Der wollte bersten vor Verdruß;
Dazwischen brüllten tapfer
Die Herren Bierverzapfer;
Der Pöbel findt sogar den Stein
Der Weisen und wirft Fenster ein.

Und Land und Ministerium
Schimpft auf das Schwanenrittertum,
Auf Wagner, Bülow, Venus
Aufs ein und andre genus;
Der König in der Republik
Vertreibt die Zeit sich mit Musik.

Krieg oder Frieden? Wie Ihr wollt!
Er denkt an Tristan und Isholt',
Denkt an Isold und Tristan —
Was geht ihn Deutschlands Zwist an!
Ich glaub in diesem Wagner haust
Wohl gar der Hexenmeister Faust.

Der Fürst schwelgt mit dem Troubadour
In Dur und Moll, in Moll und Dur;
In seinem Nachtsack schleppt er
Nicht Krone und nicht Szepter —
Am dritten Tag erst fällt ihm bei,
Daß er der Bayern König sei.

Da nimmt er seinen Wanderstab
Und Fürst und Reitknecht reisen ab.
Nach München kommen Beede;
Der König hält die Rede
Die ihm der Pfordten aufgesetzt —
Wie glücklich ist der Pfordten jetzt.

Der hatte wie die Andern schon
Gelegt vor Bayerns leeren Thron
Die Bitte um Entlassung,
Mit Schmerz, jedoch Fassung.
Ach, solche Helden sind ein Schatz-
Sie bleiben immer auf dem Platz.

Laut jubelt Bajuwaria,
Da sie den König wiedersah,
Mit Fußvolk und mit Reisigen.
Gottlob! Daß von den Dreißigen
Nicht eine einz'ge Majestät,
O Michel, die verloren geht.


aus Georg Herwegh, Neue Gedichte, Zürich, 1877, ab Seite 157. Siehe das Buch online.

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